« Au Yémen, on était totalement acceptés par la population »
Anciens de l’ONG Equilibre (aujourd’hui disparue), Patrick Verbruggen et Christian Lombard co-dirigent Triangle Génération humanitaire (TGH) depuis sa création le 7 mai 1994. Sa première mission, en juillet 1994, conduira l’ONG au Rwanda pour l’édification d’un centre psycho-social. Basée à Lyon, TGH emploie aujourd’hui 70 à 80 salariés, ainsi que près de 500 collaborateurs recrutés localement lors des missions.
L’Organisation non-gouvernementale a fait la Une de l’actualité il y a quelques mois lorsque trois de ses collaborateurs, enlevés au Yémen le 28 mai 2011, ont été libérés cinq mois plus tard, le 14 novembre (Cf. Fil de l’actu des 5 et 13/09 et 14/11/2011). Ces ingénieurs hydraulicien, agronome et des mines intervenaient dans ce pays sur des systèmes d’irrigation. Fermé de l’intérieur et situé à Lyon 9e, le siège de l’ONG abrite 18 employés dans son open space. Entretien avec Christian Lombard, en charge de la communication de Triangle GH.
- Free-Landz : Trois de vos collaborateurs ont été libérés en fin d’année dernière. Tout d’abord, comment vont-ils aujourd’hui ? Sont-ils toujours au sein de votre structure ?
Christian Lombard : Ils vont bien. On leur a offert quelques mois de congés payés pour se reposer. Je pense qu’ils vont reprendre une vie normale rapidement. Ils ne se sont pas sentis menacés ou en danger de mort. Ils ont été relativement bien traités : ils sont restés ensemble tout le temps. Et puis ce sont des gens qui sont formés, ils savent que ça peut arriver. On était en contact avec les services de l’État régulièrement. On sentait que les choses bougeaient, mais on avait assez peu d’informations. Et on a été agréablement surpris par l’annonce de leur libération. Ils n’ont pas encore décidé s’ils repartiront avec nous. Les expatriés de la solidarité internationale bougent beaucoup d’une organisation à l’autre.
[Concernant les raisons de leur enlèvement,] il n’y a jamais eu de menace. C’est une région où l’on travaille depuis 1998. C’est typiquement le genre d’endroit où on ne se sentait surtout pas menacés parce que totalement acceptés par la population. On restaurait en fait des systèmes ancestraux d’irrigation. On était les bienvenus et on travaillait en bon entendeur avec les 17 Yéménites. On ne sentait vraiment aucune menace et eux-mêmes ne se sentaient pas du tout menacés. Sauf que voilà, le Yémen vit une période d’instabilité, donc les choses ont basculé assez vite. Et probablement qu’ils ont été enlevés par des gens qui sont venus de l’extérieur. Mais le pourquoi, on ne le sait pas.
- Ce n’est pas le premier enlèvement que vous viviez (deux humanitaires avait été enlevés le 22 novembre en République centrafricaine, avant d’être libérés cinq mois plus tard). À l’époque, vous aviez modifié vos méthodes de travail sur le terrain. Au Yémen, comment est-ce que cela se passe maintenant ?
Sur le Yémen, on y réfléchit. On a retiré nos équipes dans les jours qui ont suivi l’enlèvement. Aujourd’hui, on réfléchit, on ne sait pas encore très bien. Mais pour en revenir au premier enlèvement, […] depuis, on continue à travailler dans cette région, mais à distance, c’est-à-dire qu’on pilote nos projets depuis la capitale Bangui. On procède de cette manière également au Soudan, où on pilote un certain nombre de nos projets depuis Khartoum avec des équipes de cadres recrutés localement. Alors, on fait des sauts de puce, comme ça, mais on ne prévient pas de notre arrivée et on ne reste pas longtemps. On essaie d’y aller, lorsqu’on peut, avec des fonctionnaires des Nations-Unies.
- Par rapport à 2008, vous vous êtes retirés du Burkina Faso, d’Irak et d’Indonésie. Pourquoi ?
Au Burkina Faso, c’était une mission très ponctuelle dans le cadre d’un partenariat entre la région des Hauts-Bassins et la région Rhône-Alpes. Il y a un certain nombre d’associations au Burkina qui sollicitent la région des Hauts-Bassins. Et comme il y a un partenariat entre les deux régions, la région Rhône-Alpes nous avait demandé de superviser et d’accompagner les initiatives des associations burkinabaises (réhabilitation de bâtiment essentiellement). C’est une mission qui a duré un an. C’est un pays dans lequel on ne travaillait pas avant et on n’a pas souhaité y rester. Il y a tout un tas d’organisations qui travaillent au Burkina, qui font des jumelages, etc.
L’Indonésie, on y a travaillé pendant trois ou quatre ans à la suite du cyclone. Et au bout de trois ou quatre ans, notre mission s’est achevée. On s’est retiré.
Et l’Irak, c’est les conditions sécuritaires qui ont fait qu’on s’est retiré. On a piloté un temps nos programmes depuis Amman en Jordanie. Et puis, au bout d’un moment, on s’est rendu compte qu’on mettait y compris en danger nos équipes locales recrutées sur place. Même des gens qui travaillaient pour des organisations internationales, y compris Irakiens, n’étaient pas à l’abri d’un enlèvement ou d’une exécution sommaire. Partant de là, on a fait le choix d’arrêter et on n’y est pas retourné depuis.
« La Corée du Nord est le seul pays
où les collaborateurs nous sont imposés »
- Vous intervenez en Corée du Nord depuis 1997 suite à l’appel à l’aide internationale. Le changement de dirigeant a-t-il eu un impact ?
Ça, c’est très difficile à dire. On n’a absolument aucune idée de la manière dont ça va évoluer. Pour le moment, on n’a pas noté de changement majeur. C’est vrai qu’on travaille de manière un peu particulière puisque dans tous les pays dans lesquels on intervient, on essaie d’utiliser des ressources à compétence locale, donc on envoie des petites équipes expatriées. Et puis on recrute sur place. En Corée du Nord, c’est le seul pays où on ne recrute pas nous-mêmes, c’est-à-dire que ces collaborateurs nous sont imposés. On n’a pas accès à toutes les régions. Nous sommes tout le temps accompagnés
par un officier de liaison donc c’est un travail particulier mais qui permet quand même de mener à bien ces projets. On ne fait pas de monitoring ; on ne distribue pas d’aide car on ne pourrait pas être certain que les destinataires reçoivent bien les produits. C’est plus des programmes de développement agricole : on a réhabilité des polder, par exemple. Ça, ce sont des choses qui sont difficilement détournables…
- Vous intervenez aussi dans les pays du Maghreb. Vous avez eu un projet en Tunisie…
En Tunisie, on n’y travaille pas encore. On a bénéficié d’une subvention de la Région Rhône-Alpes pour mener une étude et on a présenté il y a quelque semaines un projet à la Commission européenne pour un programme de relance de l’activité économique (agricole) dans la région de Kasserine. Mais on n’est pas encore présent.
Propos recueillis par Loïc Blache
Crédits photos (de haut en bas) : Christian Lombard, co-fondateur de TGH ; le siège de l’ONG à Lyon 9e ; le passeport Triangle retraçant toutes les missions de 1994 à 2007 — 18/01/2011 — Loïc Blache/Free-Landz

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